si tout le reste s’effondre
Par paul le 5 décembre 2007 - écrivement - Lien permanent
Mercredi ou ça y ressemble furieusement, mes enfants avec moi. Chacun devant une page blanche. Chacun d’un côté et de l’autre de la table du salon. Chacun avec bic ou feutre à la main. Elle en culotte ! Un, parce qu’elle perd sa jupe à chaque fois qu’elle va aux toilettes (et elle y va souvent !) et deux : parce qu'il était très urgemment important qu’elle se mette à dessiner « comme lui » dans l’immédiate seconde où l’idée de se mettre à dessiner tous les trois a été évoquée… Elle en culotte. Rose ! J’ai récupéré des morceaux de ma chaîne hi-fi. Des morceaux essentiels ! Ampli et enceintes. Putain deux ans sans ! Alors, au hasard (enfin presque au hasard !) Je mets des CD que je connais presque même plus… Des fois c’est chiant comme la pluie ou c’est pas le moment ! Et des fois c’est la perle du Bengale, le diamant…
Les deux en face de moi dessinent, chantent, parlent, bougent, gesticulent, rampent et reptent tout à la fois, ondulent comme des vermisseaux joyeux… Bref n’arrêtent pas une seule micro seconde de temps. Tout en même temps ! Là, ils miment, tout en dessinant consciencieusement collés à leur feuille, ils miment le roi lion, le film ! Une partie du roi lion. Une petite partie ! Une phrase en fait ! Quand les hyènes parlent des lions et disent « et en plus ils sont dégouttants » Deux cent fois, déjà, qu’ils jouent avec cette phrase avec délectation et gourmandise. Sur tous les tons, à toutes les vitesses, avec des tas d’intonations différentes, trouvant même des jeux ! Chacun leur tour, ils prononcent une syllabe… dé-goû-tant, dé-goû-tant … Entre deux, entre chaque jeu, ils papotent, blablatent, me demande de juger, d’apprécier leurs œuvres, de commenter, de m’esbaudir, de me pâmer… Bien sûr, parce que pendant tout ce temps la, ils dessinent. Ne se sont pas arrêtés une seule seconde !
Moi, je fonds de les écouter… Je suis à moins d’un mètre d’eux. J’ai une forme d’existence comme seuls les enfants savent vous créer ! Je suis là sans l’être vraiment. J’existe à demi, je viens et m’en vais du devant de leur esprit, au gré des idées et des émotions qui les traversent et se télescopent en permanence dans leur dedans ! Ça se passe à des vitesses stratosphériques, ça n’arrête jamais. Ils gigotent d’idées, de sons, de phrases, de sentiments, de mélangements, de grouillements, de fourmillements, de chatouillements divers et variés.
Je suis au bord de tout ça ! Je suis à un mètre à peine de ces soleils incandescents. Je suis le père, le responsable et le protecteur impuissant de cette énergie pure. Intacte ! Universelle ! Eternelle ! J’ose à peine relever la tête, j’ose à peine respirer, j’écris à jets continus ! La seule activité qu’ils respectent à moitié. Me déranger sous aucun prétexte ! J’ose rien de peur de casser, de faire valdinguer cette harmonie précaire. Tout semble léger… ça ne dure que quelques fractions de seconde, mais j’ai l’impression d’entrapercevoir la paix sur terre. Le Zen absolu. La sérénité en alliage massif ! Je me retrouve comme devant une nouvelle espèce, de celle qui m’accepterait à proximité immédiate de son aire de jeux à la condition express que mon immobilité et mon silence me fassent disparaître. M’ont fait me carapater à la périphérie ! A la proche lisière ! Je peux juste être au bord… Et rien que pour ça j’ai le sentiment d’un bonheur rare ! Une sorte de perle..
Cette conscience aiguë d’avoir deux étranges êtres, si déjà grands et réfléchis et encore tellement à protéger et à aimer…
Si tout le reste devait s’effondrer, je garderai cela avec moi. Jusqu’au tréfonds des temps ! J’aurais au moins réussi ça !

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