Adrien
Par paul le 4 décembre 2007 - les p'tites résistances - Lien permanent
Une pub sur France inter ! Déjà rien que l’idée ne m’amuse qu’à moitié ! Une pub sur France inter ! L’olympe du service public, les parangons de vertu de la ménagère de moins de cinquante ans, les vierges effarouchées de la manne publicitaire… Les chantres de la non pub, de la pas coupure… Une notoriété qu’ils se sont fabriquée la dessus. Pas de pub, nada ! Que des cerveaux qui causent à d’autres cerveaux. Du respect de l’auditeur…
Mais l’intellect n’a qu’un temps ! Le plus court possible si possible… Faut rentabiliser, faut trouver d’autres ressources… Faut augmenter les salaires encore et encore après les grèves… Alors insidieusement, ils nous en carrent de plus en plus, des pubs… Mais attention, selon un cahier des charges draconien. Du strict, du béton massif dans lequel ils se drapent avec fierté, ces ignobles ! Pas comme les autres chaînes avec leurs pubs lamentables et régionales… Non, ici, rien que du groupement, de l’information générale, de l’associatif, du quasi intérêt public en quelque sorte…
Cette fois-ci, c’est de la part du ministère de l’emploi et de la cohésion sociale… Un nouvel intitulé qu’ils nous ont pondu. La cohésion sociale… C’est ça, faite cohérent…
Bon, la presque même voix qui nous sert les lessives sur RTL, les poulets fermiers du Gers sur Europe 1 et les voyages de rêves pour deux sur NRJ (tous les voyages, sont des voyages de rêve ou des vacances de rêve. Comme si l’on ne pouvait pas passer des vacances de merde !), se met à déblatérer sur la merde noire dans laquelle se trouve un pauvre entrepreneur en bâtiment, un brave électricien créateur de sa petite entreprise joyeuse… Un électricien qui vient de décrocher un putain de chantier du tonnerre de dieu ! Le mec est tout content, il a glissé des enveloppes dans tous les coins, sucé quelques b… en passant et le voilà avec un chantier d’enfer et pas un gougnafier assez qualifié pour faire le turbin pas cher et vite… Mais, le chef d’entreprise est un malin, pas comme tous les autres, non ! Lui, c’est un vrai malin, il fonce sur son téléphone et appelle l’ANPE ! Je vous demande un peu, l’anpe ! Même les chômeurs n’appellent plus ni ne viennent à l’anpe. Les pauvres sont obligés d’envoyer des tas de convocations péremptoires… Venez sinon on vous coupe les vivres ! Fini le pognon… Alors là, c’est la ruée, le défilé, la bousculade ! Bourrés, tous qu’ils sont, d’envie de trouver un job… Le temps que dur l’entretien ! Point !
Et là, un conseiller jeune, diplômé et compétent et souriant, et tout, et tout, (tiens, pendant qu’on est dans la science-fiction…) lui répond au chef d’entreprise et lui trouve un bon p’tit gars qu’en veut à mort ! Dans la pub, le p’tit gars qu’en veut il s’appelle Mouloud ou Yassir ou Zwepaniack… Non je plaisante ! Ils l’ont appelé Adrien ou Lucien ou Rodolphe… Je sais plus… mais juste un nom sympa ! Français ! Blanc ! Volontaire, tout ça quoi !
Mais manque de bol pour le chef d’entreprise dynamique et suceur de b…, l’Adrien en question n’est même pas compétent, le con ! Il ne sait même pas reconnaître le fil jaune d’avec le fil bleu ! Tu parles d’un naze en barre ! Pas grave ! Car l’anpe veille au grain ! Elle a toute prévu l’anpe ! Tout ! Elle le dit bien fort dans le poste ! Tout prévu avec le contrat de professionnalisation, rien n’est impossible pour les p’tits gars qu’en veulent ! On va te le former l’Adrien, on va lui apprendre à reconnaître les fils bleus d’avec les jaunes… Tu vas voir, dans six mois, Adrien sera devenu un pro du fil bleu ! Ça fait pas un pli !
Et puis la voix dans le poste termine par cet argument final, fatal ! Celui qu’on apprend dans les écoles de communication et de marketing, le coup au but, l’assommoir convaincant, l’argument massue, celui qui enlève la décision… Imparable « Et en plus, Adrien va toucher 70% du smic ! » En 2007, dans le poste, ils vous assènent ça sans même sourciller, tous ces hommes de marketing aux six mille euros net mensuels. Et je ne parle que des cas les plus courants. Je ne parle pas des chefs, des plus que chefs et des autres encore qui possèdent du capital… des tas de morceaux de tas de capital, des parts de machin et des parts de truc… Soixante-dix pour cent du smic… Bon dieu ! Je crois que la première fois que j’ai entendu cette ignominie c’était en voiture. Un jour d’octobre… Un de ces jours où l’on regrette presque d’être né. Ouais, un de ce genre de jour. Ceux qui vous grattent le cul ! Qui vous collent la roustre !
C’était à peu près de ce genre de journée de merde… Et qu’en rentrant juste chez moi, sous un ciel, je vous dis que ça, une carambole de nuages bas à faire pleurer un saule, la voix du vendeur des poulets du Gers qui commence à me causer d’Adrien et de ces fils bleus et de ses fils jaunes, de sa carrière de merde avant qu’il rencontre le gentil chef d’entreprise qui vient de choper un big contrat… Et que le pauvre, il lui faut, au chef d’entreprise, un Adrien tout neuf, prêt à en découdre avec la vie, un p’tit gars qu’en veut ! Un p’tit gars qu’à la niaque ! Un comme on les aime ! Qui va se lever sans broncher à point d’heure, qui enfourchera sa Mobylette (avec soixante-dix pour cent du smic, tu ne passes pas le permis et t’achètes encore moins une voiture de merde ! Tu roules en mob !), Une quarante-neuf neuf, bleue… Sous un ciel comme aujourd’hui… toute la cité luisante de pluie… Fier et heureux, l’Adrien, sa gamelle en bandoulière, parti comme en quatorze pour son heure de mob glaciale avant le chantier. « Ici dans l’BTP, p’tit, on démarre tôt ! Comme ça quand le soleil y cogne trop, on rentre chez nous ! » Ben vu l’état de la voûte nuageuse, une de celle à te brunir les cheveux tellement elle est basse ! Sont pas là de le voir leur foutu soleil, tous ces connards ! Ah ça, il sera content l’Adrien ! d’aller au turbin… Y’a pas à dire, soixante heures par semaine à faire tous les boulots que les autres veulent pas ! C’est normal, c’est comme ça qu’il apprendra ! C’est ça l’apprentissage ! Ça le branche vachement l’Adrien… Et tout ça pour soixante-dix pour cent de trois fois rien !
Et la voix des poulets fermiers du Gers qui me balance tout ça dans l’oreille… Youpi y’à d’la joie… Adrien, gnien, gnien, gnien, peut même toucher hé hé, hé soixante dix pour cent… cent, cent… cennnnt… Soixante-dix pour cent de pas grand-chose, de presque rien… riennn… rien !
Il était temps que j’arrive chez moi… Ils vont bientôt me faire le coup du lapin nain.

Commentaires