Le singe et le veau aiment le jeu… les jeux… D’aussi loin que remonte notre antiquité, notre barbarie commune, notre âge moyen… le singe et le veau jouent ! Entre deux guerres, entre deux viols, deux enculades, deux rots… ils jouent ! A tout, à n’importe quoi, pour n’importe quoi ! Une pendaison, un pays, une région, une séance de torture, un sac de semence, un cheval, une femme, une chèvre, un mouton… n’importe quoi… Pour gagner, pour le rêve, pour, d’une seconde à l’autre changer d’état, changer de case… Devenir riche, la seconde d’après… être différent, connu, célèbre, beau, con, nouveau ! Tout à la fois ! Autre ! Le veau rêve de devenir singe et le singe veau ! Dans leur grande, immense majorité sont pas satisfait de leur case, du petit cloaque gluant, glacial, étouffant, puant dans lequel ils pataugent à longueur de génération, jusqu’aux genoux, du haut des coudes au menton… Pataugent à foison !

Quoi de mieux que le jeu, invention énorme, gigantesque… tonitruante, furibarde, stupéfiante de simplicité, source intarissable de pognon, de calme… de bonheur à bon compte, pas cher… Rêves à trois sous !

Une invention pour survivre aux millénaires à venir… Une invention comme celle de Dieu… Faire tenir tranquille le veau et le singe du fœtus aux asticots !

Que les dictateurs en prennent de la graine ! Bon dieu ! Les Stalines, les Buch, les Khmers… Faites jouez vos masses, faites les rêver à pas cher ! Organisez des tirages ! Faites pleuvoir les euros sur un veau, les dollars sur un ignare, choisi au vraiment hasard…

Convoquez les télés, les radios, les scribouillards à la botte… Faites, faites… Faudra pas un pet, je le jure, pour que les veaux s’alignent par millions, prennent leur tour, s’agenouille presque… Bifton à la main, prêt à y laisser le bout de leurs éconocroques, sur trois générations d’esclaves… A même vous rendre les allocations versées la veille, le chômage ou le RMI de la semaine… Retour à l’envoyeur… Afin de tenter leur chance !

Il est pas con le veau ! Ah que non ! Pas con du tout… Il sait bien qu’il lui faudrait économiser, sous à sous, piécette après piécette, pendant trois mille deux cents ans, sans même presque manger pour espérer, même pas la moitié de ce qu’il peut gagner… Comme ça ! D’un claquement de doigt ! Pourquoi pas moi !

Alors il s’aligne, s’assagit, se contente, en viendrait presque à aimer son sort, sourire même à la vie ! S’agenouille, attend fébrilement le tirage… Vérifie les résultats, compare, serre les dents… Sourit béatement au gagnant de la semaine, refait le plein de rêves…

Des tirages réguliers, des possibilités multipliées… Faut entretenir, pas que le rêve déprime, pas regarder trop à la grisaille ! Un ou deux tirages par semaine… Pas le temps d’une déception, qu’à nouveau : attention la chance ! Ah moi la cagnotte super…

D’un milieu de semaine à la fin d’une autre… D’un bout de mois, au fil des jours… à pousser les saisons l’une après l’autre, le veau joue, coure, espère… plutôt que cet autre qui ne le mérite pas… Jusqu’au bout d’une vie…

Plus besoins de chiourmes, de cages, de miradors, de chiens, de barbelés… Fini ce temps là ! Le veau se garde tout seul, bien sagement, s’enchaîne comme un grand ! Dans des largeurs… Enfoui ses piquets bien profonds, coule lui même ses chaînes… A pas croire ! Surtout faut pas que le moral baisse à force de perdre. Ça pourrait se comprendre… Un doute, des questions… de véritables questions pourraient s’immiscer dans la tête des veaux et des singes… Tellement de questions qu’ils pourraient presque en oublier de jouer ! Honte suprême, antipatriotisme flagrant… Fronde sociale impensable !

Mais l’élite a tout prévue. L’élite est très forte ! Elle paye mirifiquement quelques experts, pour qu’à un rythme effréné ils créent de nouveaux jeux. A tour de bras, pas le temps de souffler… Evénement sur l’air du temps, sortie de film ou sport de masse… Rien n’échappe aux experts. Donner de l’espoir aux veaux, réanimer leur flamme patriotique… Qu’ils continuent de payer l’impôt caché. Continuent d’espérer…

Ma chance est là plutôt que là… A grand renfort de la publicité outrageuse et tapageuse, à longueur d’année, sur le papier, à la radio, à la télé, sur le dos d’abrutis à vélo… A gratter, à tirer, à passer à la télé, à partir au Kenya…

Des rêves de toutes les tailles, pour tous et toutes, pour toutes les imaginations ! Le veau et le singe ne savent plus où donner de la bourse ! Changent de jeux, essayent à nouveau, grattent une fois, pour voir, reprennent l’ancien, regrettent, hésitent, un nouveau encore… Du foot, du poker, des images, des idées, des westerns, des indiens, des chevaux… tourbillon, marée, roulement incessant, tambour majeur ! Boum ! Entrez richesse, souriez dents blanches et parfaites, ciel bleu, vent frais et corps bronzés. Pin parasol et piscine éclairée la nuit ! Meuble en teck, faïence d’époque, marbre rare et confit de canard… Voiture rutilante !

Rêve de gosse ou envie de niquer le gros con de voisin, faire bisquer ce gros porc suffisant avec sa BMW de déjà deux ans ! Rêve du rouge tapis à la banque rien que pour lui le jeudi !

Plutôt que le catimini des lettres de rappel, des mousses de canard, des hôtels à la formule unique, aseptiques, des sous-marques, dans des sous-magasins, des voitures de troisième main, des copies, petits trafics, petites combines… Contentement insatisfait… Faire comme-ci, à peu de frais !

L’humain met, depuis deux mille ans, tout son savoir-faire, toute son intelligence dans l’amélioration des jeux.

Il se souvient encore bien des jeux d’avant. Ceux à regarder mourir, combattre, éviscérer à grands cris, d’autres que lui. Il n’y avait pas encore grand-chose à gagner, c’est venu après… Juste à bander à la souffrance, au sang qui gicle, aux hurlements des blessés, aux mourants achevés. A trépigner, à sauter, hurler, lever haut le poing, morver, pester, parier, beugler sang et eau, maudire père et mère, insulter, prendre le ciel et la terre à témoin ! Scander, danser, cracher, jeter n’importe quoi sur la piste. Chicots découverts sur un flot d’imprécations inaudibles, mélangé, boursouflé avec mille autres gorges… A s’arracher les cordes vocales… Puisant de temps à autre, à pleine amphore, la force d’être ce guerrier redoutable… Par procuration, bien à l’abri derrière les hauts murs de l’arène… Rotant à plein goulot, écumant de trop de sang et pas assez de vin, de trop de vin et pas assez de sang… Eructant tout à trac, l’esprit traversé, zébré des sévices qu’il fera subire à son esclave femelle quand il rentrera. Complice des mille voisins mâles, venu voir la mort, le sang, la merde et les tripes fumantes… Communiant avec eux, s’embrassant, dansant à bras le corps au son des orchestres… Pour un jour ou une heure et demie, collègues, amis, copains presque d’enfance… Avant de retomber, de retrouver l’anonymat poudreux des petits… des insignifiants… des rats, des riens !

Sa semence giclée, la débandade fait front… Mais rien à gagner dans ces jeux ! Sinon quelques heures à oublier la misère, la faim, à oublier les voisins, les envies, la tristesse, la guerre ou la famine ou les deux… ! Tellement de maux…

Liste à millions, à continuer jusqu’au soir, du grand aux petits maux. De ces maux que l’humanité déforme, colporte avec elle, sur son dos, dans sa peau, dans ses os, dans ses glaviots, depuis… depuis… qu’un singe idiot a décidé de se redresser… Ce ne sont que galles, infirmités dégueulasses, excroissances immondes, difformités, mort-nés, cancers, pestes en tout genre, souffrance, souffrance... Et toutes les maladies du dictionnaire, lettre par lettre ou dans le désordre jusqu’à l'indécence…

Vagissant, beuglant, hurlant sous le déchirement des chaires purulentes et violacées… Ce ne sont que des millions de maux d’aussi loin que remonte la mémoire de dieu ! Des maux nouveaux, en plus des autres, de tous les autres ! A chaque nouveau stade de l’évolution, au moindre soubresaut, à la moindre microscopique avancée… Une roue, même une demie, juste l’idée à peine amorcée… et ce sont la pluie, la mousson de calamité, sans faille, aussi sûr qu’un impôt, qu’une guerre ou l’injustice ! Aussi !

Après une journée d’étripage en plein air, faut rentrer, vide de toutes bourses, replonger nez bouché dans sa misère et le pus ! Couché à plusieurs sur la paillasse, prendre au hasard, de rage, de désespoir le premier trou qui se présente dans le noir… mère, fille, fils… faire payer à l’autre la faute d’être pauvre…

Mais l’homme améliora l’idée et jeta du pain aux pauvres venus regarder la mort. Ventre plein, le veau croit aux lendemains qui chantent, il croit en celui qui le nourrit… Prêt à croire quiconque le veau, l’est pas regardant.

Il n’a plus faim, il est heureux et demain n’existe plus… Sors alors son petit argent et mise… Sur tout et son contraire !

Ne croyez pas que l’organisateur est un mécène, un bon premier chrétien, un désintéressé donnant aux plus pauvres dans un formidable élan de cœur… Venant en aide aux masses… Dix fois, mille fois, dix mille fois retrouvera sa mise… Grâce aux paris en hausse, un flot d’argent qui tombe à plein panier des ventres pleins, rassasiés.

De génération en décennie, de civilisation en moyen âge, jamais le jeu ne s’arrête ! Jamais ! Au contraire, prospère au temps de misère et de disette…

Formidable poison d’oubli… sans cesse amélioré !