Tri sélectif
Par paul le 26 novembre 2006 - vrac et divers - Lien permanent
Troisième et dernière partie
Il veut de la musique à présent ! Patrick souhaite de la musique… Il en a marre de la parlotte du poste. Effectivement, je n’y ai pas prêté attention, mais France-Inter à cette heure, c’est de la causerie feutrée plutôt que des braillements décibélatoires. Je m’exécute promptement, je sais quand il ne faut pas contrarier ce genre de bonhomme. Et c’est justement maintenant. Je tombe sur une chaîne à tubes, d’anciens tubes de notre jeunesse. C’est U2 qui vocalise. Patrick me parle toujours de son cigare au citron puant… Et de l’alcool. M’invite à nouveau, fébrilement. Je découvre les premières lueurs de néons, nous sommes aux abords de la ville. Il s’agite de plus en plus. Passe son temps à fouiller dans son sac et à regarder par-delà le pare-brise. Là, je dois reconnaître qu’il m’épate. Je pensais qu’il ne retrouverait jamais sa route. Que nenni ! Un vrai poisson pilote… Il trépigne presque, grommelle à côté de moi une sorte d’embardée monosyllabique de rancœurs amoncelées. Se reprend, se penche en avant encore un peu plus, fouille du regard les rues sombres et les places éclairées. Nous sommes au centre de la ville. A un rond-point : « fermé, fermé… » Patrick hésite, se penche encore… A droite ! Il hurle presque ! « C’est encore ouvert ! » Bordel, c’est d’un bar dont il parle. Un bar, pas un hôtel… Ce bougre de suceur de pneu m’a conduit droit sur le seul bar encore ouvert dans cette fichue ville. Je me gare cinquante mètres après la terrasse encore pleine à cette heure, bien décidé à l’éjecter sur le trottoir avec sac et écharpe. J’ai presque honte des cinquante mètres supplémentaires, j’aurais très bien pu l’échouer devant la terrasse, à moins de deux mètres de la porte d’entrée, mais je suis trop fatigué, trop surpris pour avoir vraiment honte. Je l’échoue sur le trottoir. Il met deux plombes pour descendre, je dois même l’aider un peu… Enfin le pousser un peu… Le temps que je fasse demi-tour, il a déjà battu le record du cinquante mètres toutes voiles dehors et disparu au fond du troquet, bien à l’abri. Je mets les bouts, retour sur mon campement, sur mes enfants qui dorment comme des bienheureux. Sonné de cette rencontre irréelle. Probable qu’il m’aura complètement oublié demain. Probable ! Sonné par la proximité de cette déchéance physique et morale. Même pas fier d’avoir bougé mon cul. Ma mère aurait dit « C’est normal ! ». Juste sonné par l’intrusion de cette vie au beau milieu de la mienne. Il y a quand même une question qui me taraude tout au long de la route du retour. Pourquoi moi ? Pourquoi justement notre porte, justement chez nous ? Pourquoi ne pas avoir sonné au neuf, au sept ou au douze en face ou même un peu plus loin, au quinze de la rue ? La réponse me lapide au moment de garer la voiture. Devant la grille trône la caisse contenant les emballages pour le tri sélectif. Le camion passe très tôt le matin, alors je la sors la veille. Je m’arrête devant la caisse, elle déborde de cannettes vides, de cadavres de bouteilles de vin et d’alcool divers… Sans doute ça qui l’a inciter à sonner, à dire « c’est là » !

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